pieds heureux

 

 

Ce n’est pas la vie en rose mais presque. Jamais de pieds oppressés dans des souliers ni enfermés dans des chaussettes. C’est la liberté. 

Et pourtant, ce n’est pas toujours le pied ; et surtout pas la vie en rose pour des milliers d’africains.

Squel

A la question « Que feras-tu là-bas ? », lorsqu’on m’interrogeait sur ma vie à venir au Congo, je répondais naïvement  « J’essayerai de m’impliquer dans une association pour aider les populations ».

Aujourd’hui, je ne fais partie d’aucune association bénévole.

Je ne savais pas, avant d’arriver au Congo, que l’aide humanitaire serait quotidienne.

En une semaine, voici les événements :

- La ménagère n’a pas assez d’argent pour payer l’école des enfants : je l’embauche un soir pour garder les enfants et se faire plus d’argent (payée au prix d’un baby-sitting européen, elle touche la moitié de son salaire mensuel en une seule soirée)

- La fille de la ménagère souffre de furoncles : je suis allée en pharmacie demander des antibiotiques et tous les produits de soin nécessaires pour la guérir (ici, avec de l’argent, tout s’obtient même sans ordonnance)

- La ménagère a fait une crise de palu, elle est venue me voir lundi avec sa facture d’hôpital que j'ai réglée. Elle est arrêtée une semaine. Je ne préviens pas sa Direction pour que rien ne lui soit ôté de son déjà maigre salaire.

- La nounou arrive en larmes hier matin et me dit « Ma sœur et son bébé sont mourants ». Finalement, le bébé est décédé. La mère avait fait une infection à l’accouchement de son cinquième enfant. Je n’ai rien eu le temps de faire.

- Vendredi, un vendeur d’art de la RDC (ils sont nombreux ici à essayer de vendre devant l'école) m’accueille à ma voiture, en sueur et angoissé. Sa fille de 2 ans a le palu ET la fièvre typhoïde. Il lui faut 15 000 pour payer les soins. Je le connais bien. Il me laisse en gage ses objets d’art. Je lui donne 20 000. J'attends des nouvelles mais avec ce cocktail mortel, je ne sais pas si elle va s'en sortir. A cet âge-là, les enfants n'ont souvent pas un volume de sang assez conséquent pour lutter contre le palu et une transfusion sanguine s'impose. Le genre de soin très difficile à prodiguer ici.

- Hier, une vendeuse de fruits et légumes à la sauvette m’implore d’aider à payer les médicaments pour sa fille malade. Je lui réponds :

- « je ne peux pas aider tout le monde [à ce moment-là, le film de la semaine me repasse dans la tête].

- Mais tu es ma copine

- Je suis la copine de beaucoup de personnes. Désolée. Vraiment, je ne peux pas. »

Et je monte dans ma voiture, enfermer cet horrible sentiment de culpabilité et me mettre dans une bulle qui me permettra de ne pas céder. Il faut avoir le cœur bien accroché pour dire « non » et mettre de côté sa compassion.

Dans ce pays, on se retrouve à bord d'un bateau en train de sombrer. On sait que tout le monde ne s'en sortira pas. Alors on fait des choix.

L’étendue des dégâts causés par un pouvoir avide et égoïste est colossale.

Chaque jour que je passe ici, je me pose cette question : "Comment peut-on abandonner ainsi ses enfants ?"

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 Le vert pour la verdure, le jaune pour l'or, le rouge pour le sang versé par les esclaves.